ARABE - Langue


ARABE - Langue
ARABE - Langue

Aux environs du IVe siècle de l’ère chrétienne, au moment où nous en saisissons les premières manifestations, et jusqu’au début du VIIe siècle, l’arabe était l’idiome de quelques tribus nomades pour la plupart, errant dans les immenses déserts de l’Arabie, et dont seule une petite fraction s’était sédentarisée dans des oasis. Or, brusquement, au début du VIIe siècle, débordant ses déserts primitifs, cet idiome obscur allait, en l’espace de quelques décennies, se trouver porté jusqu’aux confins d’un immense empire recouvrant le Proche-Orient, l’ensemble de la bordure méditerranéenne de l’Afrique, l’Espagne, la Sicile, Malte... Au cours des siècles suivants, intégrant l’héritage des vieilles civilisations proche-orientales, véhiculant les vestiges de la littérature hellénique, l’arabe devenait la langue d’innombrables écrivains et savants qui devaient jouer un rôle des plus importants dans la formation de la culture moderne.

Cette remarquable et soudaine expansion de l’arabe est liée à la naissance en Arabie, autour de 620, d’une religion qui allait se révéler vraiment dynamique: l’islam. L’avance de l’islam, porté d’abord par une conquête militaire, s’est accompagnée partout de l’avance de l’arabe, langue dans laquelle s’est faite la Révélation consignée dans le Coran. Il en résulte que, même dans les régions où il n’a pu s’instaurer comme langue parlée aux dépens de celles qui y étaient alors en usage, l’arabe s’est imposé comme langue de culture, à tout le moins comme langue religieuse. Aussi a-t-il conquis, à ce titre, de vastes régions du monde, comme la Turquie, l’Indonésie, le Pakistan, parmi les quelque 200 millions d’individus qui confessent l’islam.

1. Histoire de la langue

L’arabe est une langue sémitique. Elle appartient génétiquement à la même famille que l’akkadien , l’amorite , l’ougaritique , le cananéen (hébreu , phénico-punique , moabite ), l’araméen , le sudarabique et divers idiomes éthiopiens (guèze , amharique , etc.). Mais, au sein de cet ensemble, on considère généralement que ses liens avec le sudarabique et l’éthiopien sont plus étroits qu’avec les autres langues. L’arabe constitue avec elles un sous-groupe particulier: le sémitique méridional. Une hypothèse communément admise assigne pour berceau à ce sémitique méridional la presqu’île arabique d’où serait parti le processus de sémitisation de l’Éthiopie, jusqu’alors domaine des langues couchitiques.

Le sudarabique

Dans la période historique la plus ancienne, l’arabe proprement dit n’occupait pas l’ensemble de la péninsule. L’épigraphie permet de reconnaître deux grands ensembles dialectaux assez différents l’un de l’autre pour qu’il ne soit pas possible de les considérer comme les deux aspects d’une même langue: le sudarabique et l’arabe du Nord. C’est de ce dernier que procède l’arabe actuel.

Le sudarabique nous est connu par un grand nombre d’inscriptions localisées pour la plupart sur les côtes sud et sud-ouest et aussi, pour certaines des plus anciennes, plus au nord dans le Hedjaz. Ces inscriptions, qui selon la chronologie prévalente remonteraient au VIIIe siècle avant J.-C., peut-être en fait jusqu’au IVe seulement, et qui s’étendent jusqu’au VIe siècle de l’ère chrétienne, illustrent d’abord un certain nombre de variétés d’une langue unique: le minéen , auquel par la suite se substituèrent sur son propre domaine, dans le Yémen, le sabéen , et, plus à l’est, l’awsanique , le qatabanique et le hadramoutique .

En dépit de leur abondance, ces inscriptions, par leur caractère stéréotypé et leur brièveté, ne permettent pas d’établir la grammaire et le lexique du sudarabique dans tous les détails utiles. Elles suffisent cependant pour le caractériser assez clairement par rapport à l’arabe du Nord, dont il diffère par des traits structuraux importants.

Après l’islamisation, le sudarabique a été pratiquement supplanté par l’arabe du Nord et ne subsiste aujourd’hui que sur quelques points entre le Hadramout et l’Oman, ainsi que dans quelques îles côtières. On distingue le mehri , le harsusi , le botahari ; dans l’île de Soqotra et quelques autres, on parle le soqotri . La relation au sudarabique ancien de ces parlers mal explorés demande à être précisée. Apparemment, ils semblent procéder de dialectes sudarabiques autres que ceux qu’atteste l’épigraphie.

L’arabe du Nord

La situation dans cette partie du domaine «sémitique méridional» se présente sous des aspects fort complexes et qu’il est difficile encore d’organiser clairement.

Les inscriptions

Les premiers documents épigraphiques sont de nature diverse. Les plus anciens sont ceux de la région d’El Ula, l’ancien Dédan, qui semblent se rattacher d’ailleurs au sudarabique. Elles sont postérieures sans doute au VIIe siècle avant J.-C. D’autres illustrent une variété linguistique différente qui doit être définie comme nord-arabique. Certaines d’entre elles, datant du IIe siècle avant J.-C., au VIe siècle de notre ère, sont appelées lihyanites d’après le nom des populations qui occupaient ces régions. Dans le nord du Hedjaz, dans le ‘Asir et, plus au nord encore, dans les déserts qui confinent à l’Arabie proprement dite, le Sinaï, la Transjordanie, le sud de la Palestine, l’Égypte, un grand nombre de graffiti dits thamoudéens ne sont pas datés avec précision, mais doivent s’étendre sur la même période. Enfin, on assigne aux trois premiers siècles de l’ère chrétienne un groupe de graffiti safaïtiques relevés sur les rochers du Safa et du nord de la Nabatène.

L’arabe ancien

Par ailleurs, de l’époque même de ces graffiti peuvent être datées deux inscriptions en caractères nabatéens, mais dans un dialecte qui peut être caractérisé comme nord-arabique. Il s’agit de l’inscription de Hidjra (Madain Saleh) dans le nord du Hedjaz, qui peut être datée de 267 après J.-C., et de celle d’Imru ’l-Qays, «roi des Arabes», trouvée à al-Namara et datée de 328 après J.-C.

Ces deux groupes d’inscriptions ne semblent pas illustrer le même type d’arabe. Communément, les premières, lihyanites, thamoudéennes, safaïtiques, sont appelées «proto-arabes», tandis que les autres sont réputées relever de l’«arabe ancien». Cette dernière désignation ne soulève pas d’objection, mais le terme de «proto-arabe» est à rejeter dans la mesure où il peut faire supposer un état commun primitif par rapport à l’«arabe ancien». Il semble en fait s’agir de dialectes différents, mais qui ne procèdent pas l’un de l’autre. Que représente au juste l’«arabe ancien»? Ici, il est nécessaire de se référer à une documentation bien postérieure, mais qui permet d’éclairer le problème.

Arabe de l’Ouest et arabe de l’Est

Les philologues arabes du Moyen Âge nous ont fourni, sur la situation linguistique en Arabie, des renseignements qui permettent de se rendre compte de la distribution des dialectes lors de l’apparition de l’islam. Elle était caractérisée par un clivage net entre deux ensembles distincts. Le premier couvrait la partie occidentale de la péninsule le long de la mer Rouge, avec le Yémen au sud, le Hedjaz au nord, en englobant le domaine des Tayyi’ au centre. Le second dominait toute la bordure orientale et la plus grande partie du centre. Mais, pour importantes qu’elles soient, les données proprement linguistiques qui nous sont parvenues sont trop fragmentaires pour nous permettre de mesurer la distance qui sépare les deux ensembles. S’agit-il de langues différentes ou tout simplement de dialectes différents d’une même langue? Bien que ce dernier point de vue soit plus largement répandu, il est impossible dans l’état actuel des connaissances de le donner pour certain. Il semble bien, en tout cas, que ce soit de l’arabe de l’Ouest que le groupe d’inscriptions dont la langue est généralement définie comme l’«arabe ancien» se rapproche le plus.

Ce type d’arabe n’est d’ailleurs pas attesté par d’autres textes. À quoi rapporter alors l’arabe tel que nous le connaissons par la littérature dite précisément «arabe»?

Arabe littéraire ancien

De cet arabe, nous n’avons que peu de documents datés qui soient antérieurs à l’islam. Quelques inscriptions anciennes nous sont connus, soit directement, comme les graffiti relevés sur le mur du temple de Ramm dans le Sinaï (300 apr. J.-C.), une inscription chrétienne (accompagnant deux textes dédicatoires en grec et syriaque) à Zebed au sud-est d’Alep (512), une autre à Harran au sud-est de Damas (568) et un graffiti (de la même période?) à Umm al-Djimal au sud de Bassora, soit indirectement, comme l’inscription de l’église de Hind à Hira (560) qui nous est rapportée par des historiens musulmans.

Mais il nous est aussi parvenu une abondante littérature, des poésies surtout, et de courtes chroniques en prose, attribuées à l’ère du paganisme antéislamique. Sans doute ces pièces, livrées aux hasards de la transmission orale jusqu’aux premiers siècles de l’islam, ne furent-elles fixées par écrit (peut-être non sans quelques manipulations parfois) que par les philologues de l’époque classique. Elles n’en conservent pas moins une grande valeur documentaire sur la forme de la langue littéraire au moment où commence la prédication de Mu ムammad (Mahomet).

Cette langue apparaît d’emblée comme fixée dans une forme hautement élaborée, avec des constructions morpho-syntaxiques précises et un vocabulaire d’une surprenante richesse. Elle était à coup sûr l’aboutissement d’une histoire déjà longue. Peut-être faut-il supposer avec Wellhausen qu’elle avait constitué depuis des siècles le véhicule de la propagande et de la vie culturelle du christianisme qui, surtout sous sa forme nestorienne, était déjà largement répandu dans diverses régions de l’Arabie.

La nature et l’origine de cette langue de la littérature antéislamique ont donné lieu dès les débuts de la philologie arabe, au Moyen Âge, à des recherches particulièrement poussées. C’est que le problème prenait, dans la perspective des auteurs musulmans, une valeur proprement religieuse et théologigue.

La langue du Coran

En effet, dans le texte reçu, celui de la Vulgate établie sous le calife Othman, le Coran est articulé dans une langue très proche (si même elle n’est pas identique) de celle des documents en «arabe ancien» et de la poésie. Or le Coran n’est que la parole divine recueillie textuellement par le Prophète. Celui-ci était un homme de l’Ouest, un Hedjazien, et il était réputé ignorant. Il n’a donc pu recevoir et transmettre qu’un texte en hedjazien, dans le parler de la tribu qoraychite à laquelle il appartenait. La langue littéraire, celle du paganisme antéislamique, qui ressemble tant à celle du Coran, procéderait donc elle-même du parler de la tribu hedjazienne de Qoraych, c’est-à-dire du parler de La Mecque.

À cette thèse encore répandue aujourd’hui s’opposent cependant les données linguistiques que nous possédons sur les dialectes de l’Ouest. Ceux-ci ne peuvent avoir fondé la langue littéraire, dont ils diffèrent par des traits nombreux et essentiels.

En réalité, au moins pour ce qui concerne les philologues médiévaux, la théorie explicite n’apparaissait pas comme tout à fait contraignante dans la pratique scientifique. Dans leur investigation d’une norme linguistique, ce sont en général des informateurs étrangers à La Mecque qu’ils prenaient pour arbitres. Cette attitude contradictoire n’impose évidemment pas qu’on rejette le caractère hedjazien de la version reçue du Coran, la Vulgate othmanienne. Elle n’exclut pas que le Coran ait pu avoir une version originale en hedjazien, version qui par la suite aurait été retouchée et harmonisée avec la langue littéraire commune. D’autant que la tradition autorise, pour plusieurs passages coraniques, des lectures divergentes dont certaines semblent marquées par des traits proprement hedjaziens. Ces lectures porteraient ainsi témoignage d’un état antérieur différent de celui que nous connaissons.

C’est la thèse à laquelle sont parvenus quelques linguistes occidentaux. Elle est fondée, à vrai dire, sur des indices si ténus qu’elle ne saurait emporter la conviction générale. Au demeurant, dans les conditions sociales qui prévalaient en Arabie avant l’Islam, le parler mecquois, parler des sédentaires, ne pouvait sans doute pas jouir d’un grand prestige aux yeux des populations nomades; et il semble bien en fait être resté confiné dans des limites géographiques étroites. À quelle sorte de rayonnement aurait alors pu prétendre le message coranique qui, dès le début, a explicitement proclamé sinon son universalité, du moins son caractère panarabe – le Prophète se présentant lui-même comme l’Envoyé à tous les Arabes – s’il avait été énoncé en un dialecte dépourvu de force d’expansion et sans vocation affirmée au rôle de langue véhiculaire? Or nous n’avons nulle indication que la Prédication se soit jamais heurtée, du vivant de Mu ムammad ou après, à quelque obstacle d’ordre linguistique. La seule conclusion autorisée par notre documentation (dont il faut d’ailleurs reconnaître l’indigence) est que le Coran n’a pu être prêché que dans une langue intertribale ou supratribale accessible à l’ensemble des Arabes. Le texte n’est certes pas entièrement indemne de traits hedjaziens. Mais il n’y a rien de surprenant que les usages particuliers du Prophète aient pu transparaître dans quelques dialectismes.

Quoi qu’il en soit, que le Coran ait été retouché en fonction d’un usage normatif ou articulé d’emblée selon cet usage, le problème demeure: quelles étaient les bases concrètes de cette norme? En particulier, s’agit-il d’un dialecte unique promu à la dignité de langue littéraire, d’un mélange de dialectes, de la langue d’une cité ou d’une tribu prestigieuses?

La koinè littéraire ancienne

De ce point de vue, plusieurs remarques sont à faire.

Aussi haut qu’on remonte, la langue de la poésie et du Coran apparaît comme une norme idéale. Pour les anciens, elle constituait une sorte de schème primordial dont tous les usages parlés sont des réalisations déficientes et corrompues. En fait, nous ne la saisissons jamais que comme norme de littérateurs, pour laquelle nous n’avons aucune preuve indubitable qu’elle ait été parlée.

Cependant, les philologues dans leurs enquêtes ne se sont pas fait faute de privilégier, chacun pour sa part, l’une des tribus arabes comme incarnant cette norme, au moins dans une certaine mesure. Mais le choix restait subjectif, et le désaccord régnait quant à l’identité du témoin irrécusable de l’arabicité linguistique. Ce désaccord apporte par lui-même l’indication que l’arabe littéraire n’était pas le dialecte d’une tribu particulière. D’ailleurs, les dialectes des informateurs utilisés, tout différents qu’ils fussent, n’en devaient pas moins être proches, puisque la description de l’arabe littéraire qui a été édifiée est profondément unitaire.

Il faut enfin remarquer qu’en dépit de la diversité des opinions lorsqu’il s’agissait de situer le centre même de l’arabicité les choix particuliers ne débordaient pas des limites précises et que, d’un commun accord, certaines tribus étaient exclues. En fait, en confrontant les données disponibles, on s’aperçoit que, mis à part le Hedjaz dont le prestige était dû à des considérations extra-linguistiques, le domaine de l’arabicité couvre en gros le centre-est de la péninsule, essentiellement la région appelée Nedj. Il y a toute chance que la base de l’arabe littéraire, ce qu’on appelle la «koinè poétique», soit un usage linguistique particulier de cette région. La caractérisation de cette langue littéraire par rapport aux dialectes parlés est, chez les grammairiens anciens, essentiellement négative. La bonne langue devait être dépourvue des divers traits propres à l’un ou l’autre des dialectes. Il s’agissait en fait, dans l’ensemble, d’habitudes essentiellement phoniques qui particularisaient les usages dialectaux les uns par rapport aux autres. L’articulation littéraire consistait donc en premier lieu à effacer de telles différences au profit, dans chaque cas, de l’usage plus général. À quoi il fallait ajouter un usage archaïque des désinences flexionnelles, sans doute déjà disparues de la langue parlée, mais connues précisément par la transmission orale des textes poétiques.

La «koinè poétique» ou «littéraire», qui semble donc avoir été essentiellement un usage archaïsant et normatif des dialectes du Nedj, a dû déborder de bonne heure les limites mêmes du Nedj, s’étendre comme langue littéraire commune, et devenir ainsi le véhicule du message coranique qui allait faire son extraordinaire fortune.

L’arabe littéraire classique

La naissance de l’islam devait avoir pour l’arabe une double conséquence d’une grande portée.

L’usage de l’«arabe koinique» dans la littérature essentiellement orale de l’ère antéislamique ne pouvait pas être absolument unitaire. En tout cas, malgré ses tendances archaïsantes, il relevait de normes relativement fluides dans la mesure où elles étaient déterminées en partie au moins par le dialecte propre de l’auteur. L’islam produisait brusquement, avec le Coran, un corpus qui, par sa seule existence de texte, constituait un élément fondamental de cohésion linguistique. De plus, apparaissant comme la propre parole éternelle et immuable de Dieu, il prenait une valeur de norme définitive.

Mais si, par sa seule existence, la révélation coranique constituait une norme, encore fallait-il que celle-ci fût explicitée en tant que telle, c’est-à-dire qu’il en fût tiré un corps de règles, une claire description d’un usage devenu coercitif. La tradition impute l’initiative de la constitution d’une grammaire au calife ‘Al 稜, qui l’aurait ordonnée pour défendre précisément la pureté linguistique du texte sacré contre les risques de corruption que lui faisait courir la manipulation par les nouveaux convertis d’origine non arabe. En réalité, une telle tradition semble bien antidater les faits. Sous le califat d’‘Al 稜, quelques années à peine après la mort du Prophète, l’expansion de l’Islam en était encore à ses débuts. C’est avec les Omeyyades que l’arabe allait se trouver projeté sur une grande partie du monde civilisé. À partir de la fin du IIe siècle de l’hégire (VIIe s. apr. J.-C.), l’Islam règne sur un immense empire structuré, avec une administration centralisée, dont l’arabe aspirait à se faire l’instrument d’expression. C’est alors que s’est posé avec acuité le problème de la langue et de son adaptation à son nouveau rôle.

Les véritables artisans de cette adaptation furent les grammairiens et philologues du VIIIe siècle après J.-C. Plus qu’une volonté consciente d’organisation de la langue, ce sont des préoccupations d’ordre religieux qui donnèrent l’impulsion à leur recherche. La conception qu’ils se faisaient de l’arabe projetait le caractère sacré du Coran sur la langue même qui en était le véhicule. L’arabe, donné par Dieu au premier homme, corrompu après la Chute, mais restauré par le Coran incarnait une partie. Le devoir musulman était de rétablir le modèle dans son intégrité. De là une vaste enquête qui, dépassant l’analyse grammaticale et lexicale du Coran, se donna pour objet la constitution d’un corpus total de l’arabe. L’inventaire s’étendit non seulement aux «dits» du Prophète rapportés par la tradition orale et à la vieille poésie, mais encore de façon générale à tout le lexique vivant dans les dialectes des tribus réputées de bonne arabicité.

C’est grâce à ce travail qu’en un siècle fut établi l’essentiel d’une grammaire qui constitue l’un des chefs-d’œuvre historiques de la science du langage, et d’une somme lexicale d’une stupéfiante richesse.

À la vérité, si cette grammaire, au moins dans la description qu’elle donnait de la morphologie arabe, est demeurée jusqu’ici la base immuable du bon usage, les premiers recueils lexicaux se révélèrent davantage des témoins fidèles du passé que les instruments de développement dont on avait besoin. L’histoire de la langue, sur ce plan, ne se soumit pas totalement au purisme philologique tourné vers le passé culturel arabe. Il est vrai que déjà ce passé témoignait de contacts avec d’autres langues de civilisation, et les vocabulaires coranique et précoranique avaient absorbé bien des vocables d’origine étrangère. Ainsi, divers termes religieux avaient été empruntés à l’araméen et, surtout, par l’intermédiaire de cette langue, à l’hébreu. Le persan avait fourni des mots liés surtout à la civilisation urbaine, termes culinaires, noms d’objets mobiliers, etc. À l’Inde étaient dus des noms de produits exotiques apportés par les navigateurs. À travers l’araméen et le sudarabique, des mots grecs et latins (ces derniers étant surtout militaires) se trouvaient parfaitement intégrés.

Le développement de l’Islam et de son empire allait cependant exiger, et produire, une évolution considérable du vocabulaire. Dès le début, le Coran, qui posait les principes d’une éthique nouvelle, se révéla lexicalement insuffisant pour l’expression des concepts théologiques et juridiques qui en découlaient. L’administration du domaine islamique, fondée sur des institutions nouvelles ou étrangères, le puissant accroissement des connaissances scientifiques et culturelles ne pouvaient se contenter de ce qu’offrait la vieille langue bédouine.

Dans de telles conditions, bien que l’emprunt direct ouvert fût toujours considéré avec répugnance, il ne put être entièrement évité. La langue dut admettre des termes, surtout concrets, d’origines diverses. Mais elle eut recours, pour les termes abstraits, et cela grâce en grande partie au travail des philologues, à des adaptations de vieux termes à des significations nouvelles, à des néo-formations par dérivation et à toutes sortes de calques sur des constructions étrangères.

L’arabe littéraire moderne

À partir du XIIIe siècle, l’hégémonie sur l’empire musulman passe à des dynasties non arabes. Demeuré langue religieuse, l’arabe n’est plus langue officielle que dans une partie du domaine. La littérature d’expression arabe entre progressivement en léthargie, et la langue littéraire cesse d’évoluer, sauf pour s’encombrer d’un très grand nombre de vocables étrangers.

C’est au XIXe siècle, à la suite de la pénétration européenne, que s’amorce le mouvement de renaissance qui allait aboutir à l’arabe moderne. Le problème que posent au monde arabe les contacts avec la civilisation occidentale est double. Un problème d’épuration d’abord: il s’agit aussi d’adapter l’instrument aux nécessités du monde moderne, ainsi qu’il avait fallu le faire aux temps de l’expansion impériale. Le procédé le plus naturel et le plus direct était de conférer, comme l’avaient fait aussi les philologues médiévaux, des sens nouveaux aux mots anciens. Dans l’immense lexique hérité, une grande partie des vocables – près d’un tiers – n’avait plus aucun emploi. C’est là un trésor figé que la littérature explore et ranime par des glissements ou des mutations de sens.

Cependant, la langue arabe limite par sa structure même la création de néologismes. D’une part sa dérivation, essentiellement radicale, ne permet pas de fonder facilement une forme sur une autre, à moins que celle-ci ne comporte un squelette consonantique de trois ou quatre consonnes. D’autre part, cette langue ne possède pas de procédés de composition; de là naissent des difficultés qui, malgré les efforts des Académies, ne sont pas résolues.

Les problèmes d’ordre syntaxique ne préoccupent pas autant les auteurs modernes. En fait, l’usage actuel diffère sur des points nombreux et importants de la syntaxe classique: développement des formes analytiques de construction, articulation de la phrase sur la subordination, multiplication des procédés pour l’expression du temps aux dépens de celle des diverses modalités de la durée qui caractérisait la langue classique, etc. Cette évolution considérable sur le plan de la syntaxe, plus considérable encore pour ce qui concerne le style, s’est réalisée sans grands à-coups et sans que ses promoteurs en aient une claire conscience. C’est qu’un grand nombre d’entre eux, nourris de culture européenne, formés par des traductions, lorsqu’ils n’avaient pas directement accès aux textes européens, se conformaient d’instinct aux schèmes syntaxiques qui leur étaient devenus naturels.

Mais la responsabilité de l’influence étrangère n’est pas la seule. Si les auteurs qui construisent la langue dans leurs œuvres sont souvent bilingues, ils participent toujours de ce qu’on a appelé la «diglossie». L’arabe moderne n’est que le véhicule de leur expression écrite. Mais chacun d’entre eux a pour instrument de la communication orale ordinaire un dialecte vernaculaire, souvent bien éloigné de la langue littéraire. Ces dialectes, quant à eux, n’ont pas subi d’éclipse; ils ont continué à se développer et par conséquent à résoudre, dans leur évolution, les problèmes qui se posaient à leur niveau. Ils ne pouvaient rester sans influencer dans quelque mesure le langage écrit.

La formation des dialectes modernes

On ne peut postuler, pour la diversité des parlers qui se partagent le domaine arabe de nos jours, une origine simple. En particulier, il ne peut être question d’établir une filiation directe entre chacun de ces parlers et l’un ou l’autre des dialectes arabiques du temps de la conquête. La situation actuelle procède d’états anciens qui sont caractérisés par le mélange. Au point de départ, il faut placer le brassage des tribus arabes dans les armées de l’Islam. Ces brassages n’ont pas été sans effet sur les dialectes parlés de ces tribus, et, dans les places militaires qui furent le berceau de plusieurs des grandes cités d’aujourd’hui, s’étaient développés des usages particuliers, différents des dialectes arabiques anciens.

Nous avons une connaissance très limitée de ces usages. Mais l’analyse de la littérature manuscrite de l’époque permet, grâce aux fautes qu’on peut y relever, d’avoir quelque notion de l’usage parlé des scribes qui commettaient ces fautes. Celles-ci en effet laissent transparaître un système sous-jacent dont on a pu faire la grammaire et qu’on définit comme «moyen arabe», par opposition à l’arabe ancien et aux dialectes modernes. Ce «moyen arabe» semble s’être caractérisé par rapport aux dialectes anciens surtout par un développement de la syntaxe analytique. Il ne connaissait pas de flexion casuelle, tendait à fixer le sujet dans une position préverbale, et non plus postverbale comme en arabe ancien, avait développé l’usage, inconnu auparavant, de particules pour introduire le complément du verbe et du nom, et amorcé l’emploi d’auxiliaires verbaux.

La présence des mêmes traits dans les manuscrits provenant de toutes les régions du monde arabe a conduit à proposer l’hypothèse de l’unité de ce «moyen arabe», qui aurait constitué une koinè «militaire» avant de se fragmenter en parlers divers. Il est bien évident cependant qu’étant donné la nature même de la documentation dont nous disposons, nous ne pouvons déterminer si l’état de langue entrevu constituait une unité ou s’il s’agissait d’un certain nombre de dialectes différents mais partageant des traits communs. Dans leur ensemble ces traits sont conformes à ceux que produit normalement l’évolution des langues et se retrouvent en particulier dans diverses langues sémitiques autres que l’arabe. Il n’est pas invraisemblable qu’ils soient apparus indépendamment en divers points du domaine arabe. D’autant plus que, si les phénomènes constatés sont communs dans leurs tendances, ils se différencient dans le détail de leur réalisation. Les particules et les auxiliaires verbaux, par exemple, ne sont pas identiques dans tous les textes, l’usage des constructions analytiques n’a pas partout la même fréquence. Pour le seul trait qui fut absolument généralisé, l’absence des flexions casuelles, il n’est pas exclu qu’il ait été réalisé dans l’ensemble des dialectes arabiques dès avant l’islam.

En réalité, l’histoire de l’arabisation ne nous est qu’imparfaitement connue, si bien que les processus par lesquels se sont constitués les dialectes actuels nous apparaissent sous des formes très variées, avec des brassages et des mélanges dont les composantes, les rythmes et les produits sont divers. Dans cette arabisation, les substrats sur lesquels s’est développée la nouvelle langue ne peuvent être négligés. Certains dialectes maghrébins sont profondément marqués par l’influence berbère, tandis que les parlers orientaux comportent des traits d’origine araméenne, etc.

Géographie dialectale

Ces dialectes sont parlés aujourd’hui par quelque 80 millions d’hommes, sur un immense domaine qui recouvre la plus grande partie du Proche-Orient asiatique et le nord de l’Afrique jusqu’à l’Atlantique, avec des projections en Asie centrale, en Méditerranée et au-delà du Sahara. On distingue en général les groupements dialectaux suivants:

– dialectes arabiques avec des différenciations entre parlers septentrionaux (nomades des confins syro-jordano-irakiens, Chammar, ‘Anaza, Nejdis), parlers de la côte orientale (Koweit, Bahrain, Qatar, Dubai, Abu Dhabi, etc.), parlers du Hedjaz (La Mecque, Médine, Djedda), parlers du Sud-Ouest (Yémen, Aden, Hadramaout), parlers de l’Oman et de Zanzibar;

– dialectes mésopotamiens avec les parlers du haut Irak et d’Anatolie et les parlers du bas Irak, proches des dialectes de la côte orientale d’Arabie;

– dialectes de l’Asie centrale soviétique dans les régions de Boukhara et de Kacha, reliés sans doute aux dialectes mésopotamiens;

– dialectes syro-libano-mésopotamiens ;

– dialectes égyptiens avec les parlers de haute Égypte, de basse Égypte et des tribus nomades du Nord-Ouest;

– dialectes soudanais et tchadiens ;

– dialectes libyens avec des sous-groupes pour la Tripolitaine, la Cyrénaïque et le Fezzan;

– dialectes tunisiens avec les parlers des villes (Tunis, Kairouan, Sousse, Sfax), du Sahel, des bédouins du Nord-Est (proches de ceux des bédouins de l’Est algérien), des bédouins du Sud (proches de ceux des nomades de Tripolitaine);

– dialectes algériens avec les parlers des villes orientales (Constantine et autres), centrales (Alger, Blida, Cherchel, Médéa, etc.), occidentales (Tlemcen, Nédroma), parlers de la Kabylie septentrionale, des Traras, des nomades telliens, des semi-nomades et sédentarisés du Constantinois, parlers d’Oranie (sauf Tlemcen et Nédroma);

– dialectes marocains avec les parlers citadins de Tanger, ceux des grandes villes du centre (Fès, Meknès, Rabat, etc.), les parlers des Jbala et ceux des bédouins;

– dialecte de Mauritanie (ou hassaniya );

– le maltais , proche des dialectes tunisiens.
(Au Moyen Âge, l’arabe avait été parlé également en Espagne et en Sicile.)

L’exploration linguistique de cet immense domaine est loin d’être achevée. On est cependant en mesure d’en distinguer l’articulation essentielle, fondée sur une double frontière. La première est géographique et sépare de part et d’autre du désert de Libye, aux confins de l’Égypte et de la Cyrénaïque, les dialectes orientaux des dialectes occidentaux (on verra ci-dessous les discriminants linguistiques sur lesquels se fonde cette distinction). La seconde est de nature sociale; c’est celle qui sépare les dialectes de nomades des dialectes de sédentaires. Elle a son origine dans l’histoire de la formation des dialectes. Les villes, on l’a vu, ont été le lieu de brassages de tribus et de mélanges avec des populations allogènes. Les vagues postérieures des nomades ont installé à travers le monde arabe des populations de constitution ethnique relativement stable et qui ont subi dans une moindre mesure les influences des substrats.

À cette double division, valable dans l’ensemble, il ne faut cependant pas attribuer une valeur absolue. Ainsi, les dialectes orientaux ont pu acquérir des traits maghrébins, par exemple chez les Juifs d’Égypte ou chez les Noirs arabisés du Tchad. Mais c’est surtout la distinction entre parlers de nomades et parlers de sédentaires qu’il faut soigneusement préciser.

L’histoire du monde arabe est traversée par un mouvement continu de sédentarisation de populations originellement nomades. Ces populations sédentarisées ont souvent des parlers du type de ceux des nomades. Il arrive même, lorsqu’elles s’installent dans d’anciennes cités, que les tribus bédouines confèrent des caractéristiques «nomades» aux parlers de ces cités. C’est le cas, entre autres, de grandes métropoles comme Bagdad et ou Tripoli. Il en résulte en particulier un phénomène de clivage «ethnique». En effet, dans ces villes, l’influence nomade touche surtout les populations musulmanes. Ce sont celles-ci qui absorbent les éléments bédouins, musulmans aussi, au cours de leur sédentarisation. Les populations non musulmanes (juives et chrétiennes), dans une certaine mesure socialement ségrégées, restent relativement indemnes de cette influence et conservent le vieux parler de type «sédentaire».

Dans les campagnes, surtout au Maghreb, on a reconnu des parlers composites où un fond citadin affleure sous les traits bédouins.

2. La langue arabe et ses dialectes. Structures linguistiques

L’arabe littéraire

Phonologie

L’arabe est une langue à vocalisme pauvre (3 phonèmes) et consonantisme riche (26 phonèmes). Les voyelles se disposent selon le triangle fondamental:

Les consonnes sont sourdes, sonores, emphatiques ou nasales (tabl. 1).

Voyelles et consonnes peuvent se présenter sous forme de géminées. (Les voyelles géminées sont transcrites communément au moyen d’une barre au-dessus de la lettre; ici, elles sont notées par le redoublement de la lettre.)

Pour ce qui concerne le tableau des consonnes, on notera les caractéristiques suivantes:

– Abondance des articulations dans les régions très postérieures et très antérieures de l’appareil phonatoire. Sur 23 consonnes non liquides, 6 sont de réalisation vélaire ou post-vélaire, 13 de réalisation dentale ou labiale; 3 consonnes seulement sont d’articulation palatale (pour q , cf. infra ).

– Dissymétrie dans la disposition des consonnes d’arrière et des consonnes d’avant. Les premières sont disposées par paires, opposées selon ce qu’on considère communément comme une corrélation de sonorité, marquée par la présence ou l’absence de vibration laryngiennes. Les consonnes antérieures obéissent à une organisation ternaire. Outre la sourde et la sonore, chaque série articulatoire comprend un phénomène réalisé, selon les cas, tantôt sourd et tantôt sonore, mais comportant toujours un travail complexe de l’arrière-bouche qui lui confère une teinte vélaro-pharyngale caractéristique. Ces phonèmes sont traditionnellement appelés « emphatiques ».

Parmi ces emphatiques, le phonème noté d dans le tableau ne peut être décrit comme «latéral» ( !) que pour des états anciens de la langue. Dans la prononciation moderne, il a perdu son appendice «latéral» et se trouve soit réalisé d , soit confondu avec . Le phonème q est articulé un peu plus en arrière que le phonème simple correspondant.

On porte traditionnellement au tableau les semi-voyelles w et y , qui sont en fait des réalisations consonantiques des voyelles u et i .

La syllabe

La constitution syllabique est soumise à diverses restrictions: le premier élément de la syllabe ne peut être qu’une consonne simple, le dernier une voyelle ou une consonne simple; en principe, une syllabe ne peut comporter moins de 2 et plus de 3 unités phonématiques (sauf un nombre très limité de cas où se réalisent des syllabes de 4 unités).

Il résulte de ces règles que les syllabes ne peuvent avoir, en général, que les formes CV, CVV, CVC et, dans quelques cas, CVVC (C = consonne, V = voyelle, VV = voyelle géminée). Lorsque les constructions morpho-syntaxiques conduisent théoriquement à quelque autre type, il y a redistribution structurale des éléments, de manière à ramener la syllabe à l’un de ces types canoniques. En particulier V(C) passe à CV(C) par prothèse de la consonne ’.

L’accent

L’accent porte en général sur la première syllabe comportant plus de deux unités, comptée à partir de la pénultième et en remontant vers le début du mot. En l’absence d’une telle syllabe, c’est la première qui est accentuée. La dernière ne porte jamais l’accent. Voici trois exemples: CV – CVC – CV(C), CV – CVV – CV(C), CV – CV – CV(C).

Caractéristiques morpho-syntaxiques

Du point de vue de la morpho-syntaxe, la distinction essentielle est entre le verbe et le nom, lequel peut fonctionner soit comme substantif, soit comme adjectif, selon la construction.

Nom et verbe se distinguent:

– sur le plan formel, par la présence dans toute forme verbale d’un morphème externe (préfixé ou suffixé selon le cas, cf. infra ) qui constitue la marque de personne: ya- ktub-u , katab-tu se dénoncent formellement comme verbes par la présence des morphèmes ya - ou -tu ;

– sur le plan syntaxique, par l’aptitude des formes nominales à constituer dans une phrase soit l’élément sujet, soit l’élément prédicat; le verbe ne peut être que prédicat.

Le système verbal. Les aspects

Le système verbal de l’arabe est fondé non pas sur l’expression du temps situé par rapport au moment de l’énonciation (passé, présent, futur), mais sur l’aspect du procès, selon qu’il est considéré comme achevé (exprimé par l’accompli ) ou comme inachevé (exprimé par l’inaccompli ), et cela quel que soit le moment où se réalise le procès relativement à l’acte de parole. Ainsi katab-tu (accompli) peut signifier, selon le contexte, «j’ai écrit», «j’avais écrit», «j’écrivis», «j’eus écrit», «j’aurai écrit», tandis que l’inaccompli ’a-ktubu équivaudra à «j’écris» (en ce moment ou habituellement), «j’écrirai», «j’écrivais».

On aura aperçu que les deux formes qui expriment cette corrélation d’aspect s’opposent formellement de deux façons:

– d’une part, l’accompli se conjugue au moyen de marques suffixées tandis que l’inaccompli comporte des marques préfixées; ces marques sont les indices de personnes; on notera que pour une même personne les marques préfixées et suffixées diffèrent;

– d’autre part, les thèmes verbaux sont différents et s’opposent par leur vocalisation: ici -k at ab- (vocalisation: a-a ), -kt ub- (vocalisation: zéro-u ).

Les modes

Outre les aspects, l’arabe distingue des modes. Sur la forme d’inaccompli sont formés, outre le mode indicatif, un mode subjonctif et un mode jussif, respectivement par modification ou suppression de la voyelle de désinence: indicatif ’aktub-u , subjonctif, ’aktub-a , jussif ’aktub . L’impératif (utilisé seulement pour les 2es personnes) reproduit les 2es personnes du jussif, avec substitution d’une voyelle thématique, au préfixe: jussif (2e pers. masc. sing.) ta-ktub , impératif ’u-ktub .

Les thèmes

Une deuxième caractéristique du système verbal est sa structure dérivationnelle. Le thème illustré plus haut est le thème verbal le plus simple. Il peut en être tiré, directement ou indirectement, d’autres thèmes qui confèrent diverses nuances à sa valeur fondamentale: qatala , «il a tué»; qattala , «il a massacré»; qaatala , «il a combattu». Les procédés de dérivation sont de deux sortes:

– redoublement d’un des éléments du thème qui apporte diverses nuances d’intensité: fréquence, itérativité, force, extensivité;

– adjonction d’un morphème pour marquer l’orientation du prédicat au sujet (causatif, médio-passif, etc.).

Chacun de ces thèmes, par modification de ses voyelles, peut être transformé en ce qu’on appelle ordinairement un «passif», mais dont le rôle essentiel est d’exprimer la notion en elle-même sans référence à une origine quelconque: 塚a†aba H . alay-haa , «H. s’est fâché contre elle»塚u ボiba (passif) alay-haa , «il y eut de la colère contre elle».

Une forme verbale se présente donc comme une base centrale simple, modifiée ou augmentée, et accompagnée de marques préfixées ou suffixées. La forme canonique est la suivante (les éléments entre parenthèses ne se trouvent pas dans toutes les formes; les éléments entre crochets s’excluent mutuellement): [Mp] (Mt) B [Mp size=1] (D) (tabl. 2).

Le genre

L’arabe distingue deux genres: le masculin et le féminin, ce dernier marqué essentiellement par -at (-ah à la pause): jamiil , «beau»; jamiil-at , «belle».

Un certain nombre de substantifs à accord du féminin ne comportent cependant pas la marque de genre. De même, de très rares substantifs comportant le suffixe -at désignent des êtres mâles et s’accordent au masculin.

Le nombre

Au singulier s’opposent un duel, marqué par un suffixe (baab-un «une porte»; baab-aani , «deux portes»), et un pluriel qui, selon les mots, est marqué soit par un suffixe (muslim-un , «un musulman»; muslim-uuna , «des musulmans»), soit par une modification du thème (rajul-un , «un homme»; rijaal-un , «des hommes»).

Détermination

Les substantifs et adjectifs se présentent obligatoirement sous l’un des deux états: déterminé ou indéterminé. L’état indéterminé est marqué par l’absence d’article préfixé (’al- ) et, ordinairement, par la désinence -n , l’état déterminé par la présence de l’article et l’absence de cette désinence: baab-u-n , «une porte»; ’al-baab-u , «la porte».

Flexion casuelle

La désinence nominale, pourvue ou non du -n de l’indétermination, varie selon la fonction du nom dans la phrase. Par cette variation sont marqués un cas du sujet, un cas de l’objet direct et un cas de l’objet indirect.

Structure du lexème

La racine

L’arabe est une langue à racines apparentes. À la différence de ce qu’elle est dans les langues indo-européennes, par exemple, la racine n’est pas en arabe une sorte de vestige, accessible seulement à l’investigation scientifique. Elle est au contraire la réalité constante sur laquelle se fonde le fonctionnement actuel de la langue. En fait, à l’exception de quelques particules, outils grammaticaux et emprunts mal intégrés, tout mot, quelles qu’en soient la forme et la complexité, laisse toujours transparaître de façon évidente pour l’usager lui-même une sorte de squelette, constitué par une suite constante et ordonnée d’éléments phoniques qui en définissent la base lexicale. C’est la racine. Cette racine présente les deux caractères suivants: elle est purement consonantique; les consonnes qui la constituent sont généralement au nombre de trois, parfois quatre, très exceptionnellement de deux. Mais la racine ainsi définie ne peut constituer une forme linguistique à elle seule. Pour être actualisée, elle doit se combiner à d’autres éléments phoniques: voyelles, ou voyelles et consonnes.

Le schème

Or, ces éléments phoniques, qui se combinent aux racines pour former des mots, constituent eux-mêmes des structures fixes, des sortes de moules dans lesquels est coulée la racine. Ce sont les schèmes.

Par exemple, les noms communs de lieux sont formés en général d’après un schème ayant la structure suivante: ma- R1R2i R3 (où R1R2R3 représentent une suite de consonnes constituant une racine quelconque). La racine NZL qui indique la notion de «descendre, mettre pied à terre», fournit suivant ce schème un nom, manzil , pour désigner le «lieu où on met pied à terre», l’auberge; la racine JLS , «siéger», fournit de même majlis , «lieu où on siège», tribunal. Avec un autre schème, R1u R2uu R3, qui sert pour les noms d’action, les mêmes racines NZL et JLS donnent respectivement nuzuul , «action de descendre», et juluus , «action de siéger», séance.

Ainsi, une forme linguistique apparaît toujours comme le lieu de croisement d’une racine et d’un schème. Soit alors la suite de radicules Rad1, Rad2, Rad3, ..., Radn et S1, S2, S3, ..., Sx la suite des schèmes possibles dans la langue, les diverses combinaisons n Rad. 憐 x S définiraient la totalité du lexique potentiel de l’arabe (tabl. 3).

Il faut remarquer, de ce point de vue, que:

– les cases ainsi déterminées ne sont pas toutes remplies; mais tout mot constitué normalement se trouve obligatoirement dans une de ces cases, et toute case est habilitée formellement à en recevoir un;

– si la liste des racines est ouverte et peut s’accroître par emprunt ou création, celle des schèmes est en principe fermée, limitée d’ailleurs à un peu plus d’une centaine de formes;

– les éléments phoniques constituant le schème forment un sous-ensemble limité de l’ensemble des phonèmes, à savoir: a , i , u , m , t , s , n .

Telles sont les principales caractéristiques structurales de l’arabe littéraire. Les dialectes parlés en diffèrent sur un certain nombre de points.

Les dialectes arabes

Phonologie

De manière générale, les systèmes dialectaux se distinguent de celui de l’arabe littéraire par les traits suivants:

– Absence du phonème d . Celui-ci s’est confondu avec dans un certain nombre de dialectes, et a abouti ailleurs à un correspondant «emphatique» de d .

– Extension fréquente de la corrélation d’emphase. Ainsi, il existe dans divers dialectes des phonèmes emphatiques , , , , etc., absents de la langue littéraire. Souvent à l’organisation ternaire du système littéraire (cf. supra ) correspond une organisation en carré:
arabe littéraire: consonne sourde, sonore, emphatique (ex. s , z , ),
dialectes: consonne...
...sourde, sonore emphatique (ex. s , ),
...sonore, sonore emphatique (ex. z , ).

– Économie différente des systèmes vocaliques avec souvent 5 phonèmes au lieu de 3 (a , e , i , o , u ; a , i , u , ou: , face=F3210 易 , ö , etc.).

– Économie différente aussi de la structure syllabique, qui admet en particulier les groupes de consonnes en toute position.

Morphosyntaxe

Les différences essentielles avec l’arabe littéraire sont les suivantes:

– Absence de désinences flexionnelles. En particulier, aucun dialecte actuel ne connaît la déclinaison des noms.

– Le duel n’est représenté en général que dans les substantifs, souvent dans une partie seulement des substantifs; les adjectifs et les verbes s’accordent au pluriel.

– De façon générale, le passif de l’arabe littéraire n’a pas de correspondant formel dans les dialectes. Dans la plupart des cas, ce sont des thèmes dérivés au moyen des préfixes t- et n - qui en jouent le rôle, en même temps d’ailleurs qu’ils assument les valeurs médio-passives qui sont les leurs dans la langue littéraire.

– Le pronom-adjectif ( face=F3210 易 )lli est propre aux dialectes.

Parlers de nomades et parlers de sédentaires

– Un trait constitue un discriminant pratiquement absolu: au phonème q de la langue littéraire correspond un phonème de réalisation sourde chez les sédentaires (q , k , k , , face="EU Caron" カ , etc., selon les dialectes), une réalisation sonore (g , g , g y , face="EU Caron" ギ , etc.) chez les nomades.

– Les dialectes de nomades possèdent comme l’arabe littéraire une série d’interdentales, absentes d’un grand nombre de parlers de sédentaires.

– Plus fréquemment que les nomades, les sédentaires ont tendance à faire correspondre respectivement ee et oo , ou même ii et uu , aux groupes ay et aw de la langue littéraire.

– Les dialectes de sédentaires ne connaissent pas, pour la plupart, la distinction de genre pour les formes pronominales et verbales du pluriel.

– Ces mêmes dialectes utilisent fréquemment une forme analytique, avec un élément connectif, pour exprimer la possession.

– Ils possèdent de même des préverbes et des verbes auxiliaires inconnus des parlers de nomades comme de la langue littéraire.

– Il faut noter enfin l’existence chez les nomades d’un schème de pluriel en CCaa CCii C (CCaa Ci C chez les sédentaires) et, surtout dans les dialectes de sédentaires, d’un schème de diminutif CCayy VC, alors que CCay VC est plus fréquent chez les nomades.

Dialectes occidentaux et dialectes orientaux

– Le discriminant le plus important (mais non absolu) est la forme des 1res personnes dans la conjugaison de l’inaccompli. Les dialectes d’Orient opposent, comme dans la langue littéraire, le singulier et le pluriel par la seule forme du préfixe: ’aktub , naktub . Les dialectes occidentaux les opposent par une désinence de nombre: naktub , naktub-uu .

– Plus fréquemment que les dialectes occidentaux, les dialectes orientaux opposent un indicatif à préformante à un subjonctif simple: baktub , ‘aktub .

– Les mêmes dialectes connaissent souvent une opposition de deux types verbaux se distinguant, à leur forme de base, par la voyelle thématique (ex., en égyptien: da リab , n face=F3210 易z face=F3210 易l ), ainsi qu’un usage du participe actif avec une valeur de parfait présent.

– Les dialectes occidentaux se distinguent en général par un vocalisme plus pauvre.

– Deux schèmes verbaux sont propres à certains d’entre eux: CCaa C pour les verbes qualitatifs de «devenir», le schème t -CCVC pour la forme médio-passive du thème simple.

– On y relève un schème de pluriel CCaa Ci ignoré en Orient.

– Certains d’entre eux, enfin, ont constitué une sorte d’article indéfini par une utilisation particulière du numéral «un».

3. Tableau socio-linguistique du monde arabe

La situation linguistique dans le monde arabophone est donc complexe. On note toujours une coexistence «horizontale» de divers parlers (parfois juxtaposés à l’intérieur d’un centre unique), qu’on pourrait opposer à la coexistence «verticale» chez le même sujet d’un dialecte et d’une langue littéraire qui peut être très distincte. Naturellement, comme partout, pour le dialecte comme pour la langue littéraire, on reconnaît des niveaux différents selon les groupes sociaux, les individus, et aussi selon les circonstances diverses de la communication. Mais l’essentiel dans la période actuelle est un double dynamisme. Pour ce qui concerne l’usage dialectal, on peut constater que, au-dessus des parlers différents dans une même région, il s’est souvent dégagé, ou est en train de se dégager, selon des processus observables, des sortes de langues de relation, non pas exactement des koïnès, mais des variétés dominantes à valeur normative qui deviennent des formes d’expression privilégiées dans les échanges les moins triviaux. Ce sont, en général, les variétés parlées dans les grandes villes par les couches sociales les plus prestigieuses. En Égypte, par exemple, la forme cairote des parlers de Basse-Égypte, en Tunisie le parler de Tunis, au Maroc le parler de Rabat, etc. Il est remarquable d’ailleurs que certaines de ces variétés commencent à déborder si largement leur domaine primitif qu’elles influent sur l’évolution de dialectes de pays voisins: ainsi, le cairote tend à imposer ses normes en dehors de l’Égypte.

Mais, jusqu’ici, aucun dialecte particulier n’a atteint le statut de langue écrite, mis à part quelques parlers non musulmans comme le maltais et, dans une moindre mesure, quelques parlers de Juifs. Certes, étant donné les grandes différences qui existent depuis fort longtemps entre les dialectes propres à chaque groupe et la langue reconnue comme langue littéraire commune par l’ensemble des peuples arabophones, il n’a pas manqué de se constituer partout des formes élevées, souvent archaïsantes, fondées sur les usages parlés, réservées à la poésie en particulier, mais aussi aux contes, aux légendes concernant les saints, etc. Il y a donc partout une forme littéraire du dialecte. Parfois, certaines de ces formes apparaissent comme des espèces de koïnès littéraires en usage dans de vastes régions (ainsi la langue du mel ム n au Maghreb).

L’autre dynamique est celle de la langue littéraire commune. Les conditions qui prévalent actuellement dans la plupart des pays arabes ont donnée une nouvelle base à son extension. La participation désormais large des populations à la vie politique, le développement considérable des médias – notamment la télévision – et surtout l’élargissement des couches sociales accédant à l’enseignement scolaire et universitaire, font que cette langue littéraire, instrument de l’enseignement, connaît maintenant une grande diffusion. Par là même, elle exerce une influence de plus en plus puissante sur les dialectes eux-mêmes.

Mais l’influence inverse n’est pas sans se faire sentir. Sous l’apparente unité de la langue littéraire commune, on constate des différenciations, à l’état naissant tout au moins, qui donnent parfois à son usage un cachet régional.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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  • arabe — (a ra b ) s. m. 1°   Qui est originaire d Arabie. 2°   Fig. Usurier, homme avide. C est le plus arabe de tous les hommes. •   Endurcis toi le coeur, sois arabe, corsaire, BOILEAU Sat. VIII. 3°   Adjectivement. Les chiffres arabes, les dix signes… …   Dictionnaire de la Langue Française d'Émile Littré

  • árabe — (m) (Básico) alguien que es de Arabia o de un país de lengua árabe Ejemplos: En el siglo VIII llegaron a España los árabes. Los árabes son mayoritariamente musulmanes. (adj) (Básico) que es relacionado con los países de Arabia o la lengua de… …   Español Extremo Basic and Intermediate


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